L'histoire...
Le samedi trois août 2013 - À Brest.
Kristen
Je crois que je deviens fou ? cette nuit, j'ai rêvé qu'un homme me montrait l'hôpital de la Cavale Blanche, en me disant : "Alwena est là"… Or, tout à l'heure, la police m'a appelé, en me disant qu'on l'a retrouvée, et qu'elle est en réanimation à l'hôpital de la Cavale Blanche !
Le policier m'a expliqué qu'elle avait été trouvée par une amie, Julie Le Bihan ; elle était dans la cave de la maison d'un ouvrier de l'arsenal, Erwann Miossec, dans le coma ; lui était à ses côtés, mort. On soupçonne une double overdose, mais à l'heure actuelle les analyses n'ont rien donné
Je préviens Héléna, sa meilleure amie. J'essaie aussi de prévenir Gwendal, son amoureux, mais impossible de le joindre… Avec Héléna, nous allons donc à l'hôpital.
Alwena est en réanimation. Son pouls est d'abord régulier ; mais, au bout d'un un moment, il s'accélère. Son front devient écarlate et trempé de transpiration. Je lui prends la main ; j'ai une sensation bizarre, comme si quelque chose essayait de sortir de sa peau… Héléna prend sa main aussi, elle a la même sensation. On dirait des tentacules…
Tout d’un coup, elle se met à gémir… Puis à hurler « Non, pas ça ! Les dieux l’interdisent, c’est impie ! Daoloth l’interdit ! Non ! ! ! Tu ne passeras pas par moi, ce monde t’es interdit, être impie des cauchemars ! » Elle tousse du sang, elle a du sang dans les yeux, du sang dans les narines… Elle a des mouvements convulsifs, arrachant tous les câblages… L’infirmière se rue à son chevet pour la mettre en position de sécurité, et reçoit un coup qui la met K.O., je la réceptionne… Héléna et moi esquivons de justesse d'autres coups désordonnés…
Puis la toux se calme et se transforme en une respiration profonde et sonore. Ses yeux se révulsent, semblent être des boules de feu, totalement exorbitées. Elle se lève, lentement, inexorablement, et parle avec une voix caverneuse, masculine, très grave, semblant venir d’outre-tombe : « Sacrifiez ce corps, c’est un ordre ! C’est un obstacle inutile qui m’empêche de venir dans votre monde, sacrifiez-le, vous abrégerez ses souffrances, et j’abrégerai les vôtres ! Sinon, ses souffrances s’éterniseront mais je finirai par passer, et je vous jure qu’alors, vous souffrirez aussi longuement qu’elle aura souffert à lutter contre moi, et que j’aurai souffert à lutter contre elle ! » Puis ses yeux se ferment et elle retombe évanouie, apparemment dans le coma. Ses yeux sont normaux.
En fouillant dans ses affaires, nous trouvons la photo d’un homme d’une quarantaine d’années, celui que j'ai vu, blessé, dans mon rêve, et qui m'a indiqué que je pourrais la trouver ici ; et un journal fermé à clef, mais guère difficile à forcer. Dans ce journal, une cache secrète contenait plusieurs brins d'une herbe inconnue…
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Le journal d'Alwena
" Ma nouvelle vie avec Erwan "
01 Avril 2013
Je n’en peux plus de Kristen… Je sais qu’il m’aime, mais je me sens tellement prisonnier avec lui ! « Ne fais pas ci », « Ne fait pas ça », « Ne te drogue pas, tu vas finir comme ta sœur », « Ne touche pas à l’alcool, tu finiras comme Papa… » « Si tu ne travailles pas au lycée, tu n’auras jamais un bon travail, ce sera la misère comme pendant notre enfance… » Avec lui, ce n’est que souvenirs de mort et de malheur, et travail acharné pour en sortir, sans la moindre distraction ! Je n’en peux plus, j’étouffe ! Mais aujourd’hui, j’ai rencontré Erwan, il est si beau, si différent ! Avec lui, je me sens libre, enfin ! C’est mon secret, je n’en parlerai à personne, de peur qu’ils ne mettent des bâtons dans les roues de mon tout nouveau bonheur, comme ils l’ont toujours fait…
15 Avril 2013
Je n’en peux plus de Brest non plus, cette ville est si morne, si ennuyeuse… J’étouffe ! Mais Erwan m’a dit que si j’acceptais de vivre avec lui, tout serait différent ! Il me fera voyager dans des mondes que jamais homme n’a foulé, mais où l’on avance de merveille en merveille… Je ne sais encore comment cela se fera, il m’a dit qu’il me l’expliquera quand je serais prête… Mais il a une telle lumière dans ces yeux quand il en parle, il est transfiguré ! Je n’ai jamais vu un homme si beau ! Que je suis impatiente de fouler ces terres merveilleuses avec lui !
30 Avril
Enfin, Erwan m’a expliqué ! Ces terres merveilleuses, nul ne peut les fouler avec le corps, mais l’esprit le peut… Et, pendant que le corps se repose, l’esprit peut les arpenter pendant une éternité… Il m’a dit qu’il les fréquente depuis quelque temps déjà, qu’il connaît le chemin pour les atteindre, et qu’il a hâte de m’y amener… Mais pour cela, il attend que j’aie déménagé chez lui, c’est plus sûr ! Que j’ai hâte !
01 Mai 2013
J’ai de la peine pour mes amies, certes, surtout pour Héléna, elle m’a tant apporté depuis que je la connais, elle est si courageuse pour affronter la vie, malgré son handicap suite à ce terrible accident… J’ai reçu un mail d’elle aujourd’hui qui m’a beaucoup touchée… Je suis si heureuse pour elle qu’elle puisse enfin esquisser quelque pas, même s’ils sont encore vacillants ! Mais je ne peux pas, je ne dois pas lui répondre… Elle ne comprendrait pas et pourrait tout compromettre… De plus, elle ferait un parallèle avec les drogues qui ont provoqué son accident, alors que c’est totalement différent… Non, je ne lui répondrai pas. Elle est forte, elle m’oubliera et sera heureuse !
03 Mai 2013
Enfin, cette nuit, je quitte tout et je vais vivre chez Erwan ! Comme je ne veux pas qu’on me retrouve, je ne sortirai jamais dans la rue, mais peut m’importe, avec lui je suis libre ! Enfin ! De toutes façons, Brest est une ville si ennuyeuse, qu’est-ce qui pourrait bien m’y intéresser ? Alors qu’avec lui, je suis au paradis ! Dans cette pièce sans fenêtres, qui pourrait me retrouver ? Nous prendrons toutes les précautions, j’y entrerai à 3h00 du matin, ainsi je suis certain que personne ne me verra y rentrer… Et alors, dans ces 4m2, à moi la liberté ! À moi la vraie vie, enfin ! À moi, ces terres merveilleuses, que nul être humain n’a jamais pu fouler avec son corps terrestre ! Il me donnera des substances qui facilitent l’entrée dans ces terres, et je ne repasserai dans ce monde lugubre que le temps nécessaire pour alimenter mon corps terrestre, afin que mon voyage aux terres oniriques puisse se poursuivre, d’éternité en éternité !
04 Mai 2013
Ça y est, j’ai emménagé… La chambre est spartiate, c’est vrai… Elle a été notre nid d’amour cependant, et c’est bon… Mais avec quelle impatience j’attends ce soir et notre premier voyage ! Ce sera merveilleux ! Il m’a dit que certains rêveurs exceptionnels pouvaient trouver tous seuls l’entrée de ce pays merveilleux – Tous ceux qui ont vu la Porte en rêve peuvent s’y aventurer, elle est facile à reconnaître, un escalier qui s’enfonce dans les profondeurs de ce qui semble une tombe, alors que c’est le seuil d’une nouvelle Vie – mais que, pour plus de sûreté, il me donnerait une herbe qui m’aidera à trouver le chemin…
05 Mai
Oh oui, c’était merveilleux ! Aidée par cette herbe qu’Erwan m’a procuré, et par ce mantra qu’il m’a indiqué – Harr Harr Hass Hass Koom Yar Koom Sssss – dès que je me suis endormi, j’ai vu cet édifice qui semblait une tombe, avec son escalier qui descendait dans le noir. Il était avec moi, il m’a dit que c’était les soixante-dix marches du sommeil léger, que doivent affronter tous ceux qui veulent arpenter les merveilleuses contrées du rêve, au lieu de se contenter des rêves insipides du commun des mortels. Il m’a expliqué qu’en bas de ces degrés, je serai, seule, dans un temple où deux prêtres me scruteront l’âme pour savoir si je suis digne d’entrer dans ce monde merveilleux, et qu’il me retrouverait à la sortie… En effet, j’étais seule dans le temple, mais je l’ai retrouvé à la sortie, nous avons descendu ensemble les 700 marches de l’escalier du sommeil profond… Et là, que de merveilles ! Le Bois enchanté, Ulthar et ses chats, Thran aux palais d’albâtre… Une vie ne suffirait pas pour les décrire !
01 Juin
Je continue à ne passer que peu de temps aux terres de l’éveil – Faire l’amour est bon, mais ne dure guère assez longtemps pour rassasier l’âme, et que les splendeurs des terres du rêves sont attirantes ! Heureusement, nous pouvons y voyager plusieurs semaines, avant de redescendre ici-bas nous sustenter, nous ébattre, et repartir aussitôt… Et, pendant que nous vivons ainsi des semaines merveilleuses, une seule nuit s’écoule ici-bas ! La journée, il doit malheureusement s’absenter pour gagner de quoi nous nourrir ; pour que je ne m’ennuie pas, il me donne un somnifère qui induit un sommeil sans rêve… Quand je me réveille, il est là, nous faisons l’amour, nous mangeons, et c’est reparti pour le voyage ! Qui contera les splendeurs de Celephaïs la merveilleuse, et de Serranian, la cité des nuages ?
Et, plus merveilleux encore, j’ai pu m’entretenir avec le roi Kuranès qui y règne, il m’a expliqué que je n’avais plus à craindre la mort, car quand mon corps terrestre mourrait, je pourrais, si je le souhaite, continuer à vivre dans les cités du rêve, et que, comme à Céléphaïs nul ne vieillit ni ne meurt, je pourrais y vivre éternellement…
15 juillet
Enfin, mon Erwan est en vacances, pour un mois ! Il a fait des provisions, nous pourrons vivre tout ce mois ensemble, sans sortir de notre chambrette sans fenêtre, ne nous réveillant que pour manger et faire l’amour, puis repartant aussitôt dans les merveilleuses contrées du rêve !
Sinon, il m’est arrivé une aventure étonnante : Dans une taverne de la sombre Dylath-Leen, j’ai rencontré une rêveuse de Brest, Julie le Bihan ! Je l'avais déjà vue à Céléphaïs, mais sans m'être rendue compte qu'elle venait, comme nous, du monde de l'éveil… Une fille très gentille, elle m’a promis de venir nous rendre visite ici-bas, un de ces jours…
31 juillet
Nous avons fait une folie, nous avons été visiter l’ignoble plateau de Leng où l’on dit que nul être censé ne se rend… Depuis, mon Erwan des rêves a changé, est-ce toujours lui ? Une étrange lumière le nimbe, et nous faisons l’amour follement, alors que jusqu’à présent nous avons toujours attendu nos réveils pour faire l’amour… C’est merveilleux, mais quelque part, je me demande, est-ce bien lui ? Je suis inquiète, pendant ce temps son corps terrestre est malade, il ne réagit plus qu’à peine quand il me voit…
01 août
À Dylath Leen, mon Erwan des rêves m’a dit que, s’il arrivait quoique ce soit à son corps terrestre, il s’établirait à jamais au pays de Xura, qui semble si merveilleux quand on le longe par la mer, en route vers la resplendissante Sona-Nyl, le pays de l’imagination, où il n’y a ni temps, ni espace, ni souffrance, ni mort… Pourtant, de sombres superstitions s’attachent au pays de Xura, et nul vaisseau n’accepte d’y faire relâche, si ce n’est ces ignobles galions verts qui semblent des vaisseaux fantômes… Mais il m’a dit de ne pas prêter attention à ces racontars de marins superstitieux ! Puis, je l’ai perdu… Était-il si impatient de découvrir Xura qu’il ne m’a pas attendu ? Cette nuit, il y a une semaine, j’ai vu l’un de ces galions verts…
02 août
Ce matin, en me réveillant, j’ai trouvé Erwan, mort, à côté de moi… Il s’est certainement réfugié en Xura ! Ce soir, je m’endormirai pour la dernière fois sur cette terre, et, pendant que je laisserai ma triste dépouille mourir – Il m’a expliqué quelle quantité de son herbe prendre pour arriver à ce résultat : Un brin pour une nuit, vingt brins pour dix jours et dix nuits, et comme aucun corps ne peut survivre dix jours et dix nuits sans boire, on est assuré de rester à jamais au pays des rêves… – Je m’établirai à jamais en Xura. Si quelqu’un que j’ai connu auparavant tombe en possession de ce journal, qu’il ne pleure surtout pas, je serai en paradis !
Complainte
Triste est ma ville au lourd manteau de brume,
Pesants les coups qu’assène le destin ;
Nous avons fui pour ne servir d’enclume
Quand Père boit, du soir jusqu’au matin.
Mon refuge est le rêve !
Un soir, hélas, sa bave était d’écume,
Il frappait dans un brouillard indistinct ;
Un frère est mort, un autre nous assume
Tant bien que mal, mais son rire est éteint…
Mais moi, je ris en rêve !
Vint le cancer cueillir le benjamin
- Car le malheur, quand il frappe, s’acharne
Et nous tient tous dans le creux de sa main -
Mais subsiste le rêve !
Ma sœur s’enfuit pour faire la putain,
La drogue a fait d’elle une vieille carne…
Avec Erwan, j’ai trouvé mon destin,
Je vivrai dans le rêve !
Alors, recluse à l’abri du soleil
J’arpenterai les terres oniriques,
Contemplerai leurs palais de vermeil,
M’abreuverai de leurs vignes magiques…
C’est un merveilleux rêve !
De Kuranès je suivrai le conseil,
Je vivrai dans ses royaumes féeriques
Où nul ne meurt… La terre du réveil
Ne me donna que des pleurs pathétiques !
Je préfère le rêve !
Je fuirai Leng, hideux plateau maudit ;
A-t-il laissé ses traces maléfiques
Sur mon Erwan, mon merveilleux bandit ?
Dangereux fut ce rêve !
Meure mon corps, c’est un fardeau trop lourd !
C'est de Xura, que craignent les rustiques,
Qu’Erwan m’appelle… Alors mon âme y court !
Seul subsiste le rêve !
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Investigations Brestoises
Atterrés par cette lecture, nous voulons en savoir plus sur Erwan… Nous nous rendons à la Police, après avoir lu le journal et pris les brins d'herbe (nous en avons gardé un par devers nous), ils acceptent de nous accompagner chez lui, dès fois que, en tant que frère et meilleur ami d'Alwena, des choses attireraient notre attention, qu'ils n'auraient pas vues…
Entre-temps, ils nous disent ce qu'ils savent : Erwan est un solitaire, inconnu des services de police ; il n'a pas d'amis en dehors de son travail, pas de famille sur Brest ; comme il est en congés depuis le 15 juillet, personne ne s'est inquiété de ne pas avoir de nouvelles ; sans cette visite providentielle de Julie Le Bihan, ils n'auraient surement pas retrouvé Alwena à temps ! Julie, s'inquiétant de ne pas recevoir de réponse, a forcé la porte… Heureusement !
Sur ce, nous arrivons à la maison - Une petite maison, toute simple, comme Brest en comporte tant ; pratiquement pas de décoration, ni de livres… Si ce n'est, détail étrange, quelques livres dans une langue asiatique, que nous ne connaissons pas - Ce ne sont pas des caractères chinois, mais un alphabet bizarre. Bengali ? Thaïlandais ? Aucun de nous ne saurait le dire !
La cave était aménagée, aussi spartiate qu'Alwena l'avait décrite dans son journal ; Visiblement, elle y menait une vie de recluse volontaire, la porte n'était pas fermée à clef, on ne peut donc pas parler de séquestration…
Sur ce, nous finissons par rentrer chacun chez nous, et je fais une recherche Internet sur les différents noms cités dans le journal d'Alwena : Thran, Serranian, Kuranès, Xura… Je suis éberlué d'apprendre que tous ces noms sont issus de deux nouvelles d'un auteur américain dont je n'avais jamais entendu parler - Pas plus qu'Alwena, j'en mettrais ma main à couper - Howard Philips Lovecraft. Est-ce Erwan qui le lui aurait fait lire ? Pourtant, à part ces mystérieux livres dans cette langue inconnue, il n'y avait aucun autre livre, chez lui !
Très troublé, je fonce acheter ces deux nouvelles mais, épuisé de fatigue et d'émotion, je me couche avant d'avoir eu le temps de les lire. Ce sera pour demain…
Kristen
Je crois que je deviens fou ? cette nuit, j'ai rêvé qu'un homme me montrait l'hôpital de la Cavale Blanche, en me disant : "Alwena est là"… Or, tout à l'heure, la police m'a appelé, en me disant qu'on l'a retrouvée, et qu'elle est en réanimation à l'hôpital de la Cavale Blanche !
Le policier m'a expliqué qu'elle avait été trouvée par une amie, Julie Le Bihan ; elle était dans la cave de la maison d'un ouvrier de l'arsenal, Erwann Miossec, dans le coma ; lui était à ses côtés, mort. On soupçonne une double overdose, mais à l'heure actuelle les analyses n'ont rien donné
Je préviens Héléna, sa meilleure amie. J'essaie aussi de prévenir Gwendal, son amoureux, mais impossible de le joindre… Avec Héléna, nous allons donc à l'hôpital.
Alwena est en réanimation. Son pouls est d'abord régulier ; mais, au bout d'un un moment, il s'accélère. Son front devient écarlate et trempé de transpiration. Je lui prends la main ; j'ai une sensation bizarre, comme si quelque chose essayait de sortir de sa peau… Héléna prend sa main aussi, elle a la même sensation. On dirait des tentacules…
Tout d’un coup, elle se met à gémir… Puis à hurler « Non, pas ça ! Les dieux l’interdisent, c’est impie ! Daoloth l’interdit ! Non ! ! ! Tu ne passeras pas par moi, ce monde t’es interdit, être impie des cauchemars ! » Elle tousse du sang, elle a du sang dans les yeux, du sang dans les narines… Elle a des mouvements convulsifs, arrachant tous les câblages… L’infirmière se rue à son chevet pour la mettre en position de sécurité, et reçoit un coup qui la met K.O., je la réceptionne… Héléna et moi esquivons de justesse d'autres coups désordonnés…
Puis la toux se calme et se transforme en une respiration profonde et sonore. Ses yeux se révulsent, semblent être des boules de feu, totalement exorbitées. Elle se lève, lentement, inexorablement, et parle avec une voix caverneuse, masculine, très grave, semblant venir d’outre-tombe : « Sacrifiez ce corps, c’est un ordre ! C’est un obstacle inutile qui m’empêche de venir dans votre monde, sacrifiez-le, vous abrégerez ses souffrances, et j’abrégerai les vôtres ! Sinon, ses souffrances s’éterniseront mais je finirai par passer, et je vous jure qu’alors, vous souffrirez aussi longuement qu’elle aura souffert à lutter contre moi, et que j’aurai souffert à lutter contre elle ! » Puis ses yeux se ferment et elle retombe évanouie, apparemment dans le coma. Ses yeux sont normaux.
En fouillant dans ses affaires, nous trouvons la photo d’un homme d’une quarantaine d’années, celui que j'ai vu, blessé, dans mon rêve, et qui m'a indiqué que je pourrais la trouver ici ; et un journal fermé à clef, mais guère difficile à forcer. Dans ce journal, une cache secrète contenait plusieurs brins d'une herbe inconnue…
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Le journal d'Alwena
" Ma nouvelle vie avec Erwan "
01 Avril 2013
Je n’en peux plus de Kristen… Je sais qu’il m’aime, mais je me sens tellement prisonnier avec lui ! « Ne fais pas ci », « Ne fait pas ça », « Ne te drogue pas, tu vas finir comme ta sœur », « Ne touche pas à l’alcool, tu finiras comme Papa… » « Si tu ne travailles pas au lycée, tu n’auras jamais un bon travail, ce sera la misère comme pendant notre enfance… » Avec lui, ce n’est que souvenirs de mort et de malheur, et travail acharné pour en sortir, sans la moindre distraction ! Je n’en peux plus, j’étouffe ! Mais aujourd’hui, j’ai rencontré Erwan, il est si beau, si différent ! Avec lui, je me sens libre, enfin ! C’est mon secret, je n’en parlerai à personne, de peur qu’ils ne mettent des bâtons dans les roues de mon tout nouveau bonheur, comme ils l’ont toujours fait…
15 Avril 2013
Je n’en peux plus de Brest non plus, cette ville est si morne, si ennuyeuse… J’étouffe ! Mais Erwan m’a dit que si j’acceptais de vivre avec lui, tout serait différent ! Il me fera voyager dans des mondes que jamais homme n’a foulé, mais où l’on avance de merveille en merveille… Je ne sais encore comment cela se fera, il m’a dit qu’il me l’expliquera quand je serais prête… Mais il a une telle lumière dans ces yeux quand il en parle, il est transfiguré ! Je n’ai jamais vu un homme si beau ! Que je suis impatiente de fouler ces terres merveilleuses avec lui !
30 Avril
Enfin, Erwan m’a expliqué ! Ces terres merveilleuses, nul ne peut les fouler avec le corps, mais l’esprit le peut… Et, pendant que le corps se repose, l’esprit peut les arpenter pendant une éternité… Il m’a dit qu’il les fréquente depuis quelque temps déjà, qu’il connaît le chemin pour les atteindre, et qu’il a hâte de m’y amener… Mais pour cela, il attend que j’aie déménagé chez lui, c’est plus sûr ! Que j’ai hâte !
01 Mai 2013
J’ai de la peine pour mes amies, certes, surtout pour Héléna, elle m’a tant apporté depuis que je la connais, elle est si courageuse pour affronter la vie, malgré son handicap suite à ce terrible accident… J’ai reçu un mail d’elle aujourd’hui qui m’a beaucoup touchée… Je suis si heureuse pour elle qu’elle puisse enfin esquisser quelque pas, même s’ils sont encore vacillants ! Mais je ne peux pas, je ne dois pas lui répondre… Elle ne comprendrait pas et pourrait tout compromettre… De plus, elle ferait un parallèle avec les drogues qui ont provoqué son accident, alors que c’est totalement différent… Non, je ne lui répondrai pas. Elle est forte, elle m’oubliera et sera heureuse !
03 Mai 2013
Enfin, cette nuit, je quitte tout et je vais vivre chez Erwan ! Comme je ne veux pas qu’on me retrouve, je ne sortirai jamais dans la rue, mais peut m’importe, avec lui je suis libre ! Enfin ! De toutes façons, Brest est une ville si ennuyeuse, qu’est-ce qui pourrait bien m’y intéresser ? Alors qu’avec lui, je suis au paradis ! Dans cette pièce sans fenêtres, qui pourrait me retrouver ? Nous prendrons toutes les précautions, j’y entrerai à 3h00 du matin, ainsi je suis certain que personne ne me verra y rentrer… Et alors, dans ces 4m2, à moi la liberté ! À moi la vraie vie, enfin ! À moi, ces terres merveilleuses, que nul être humain n’a jamais pu fouler avec son corps terrestre ! Il me donnera des substances qui facilitent l’entrée dans ces terres, et je ne repasserai dans ce monde lugubre que le temps nécessaire pour alimenter mon corps terrestre, afin que mon voyage aux terres oniriques puisse se poursuivre, d’éternité en éternité !
04 Mai 2013
Ça y est, j’ai emménagé… La chambre est spartiate, c’est vrai… Elle a été notre nid d’amour cependant, et c’est bon… Mais avec quelle impatience j’attends ce soir et notre premier voyage ! Ce sera merveilleux ! Il m’a dit que certains rêveurs exceptionnels pouvaient trouver tous seuls l’entrée de ce pays merveilleux – Tous ceux qui ont vu la Porte en rêve peuvent s’y aventurer, elle est facile à reconnaître, un escalier qui s’enfonce dans les profondeurs de ce qui semble une tombe, alors que c’est le seuil d’une nouvelle Vie – mais que, pour plus de sûreté, il me donnerait une herbe qui m’aidera à trouver le chemin…
05 Mai
Oh oui, c’était merveilleux ! Aidée par cette herbe qu’Erwan m’a procuré, et par ce mantra qu’il m’a indiqué – Harr Harr Hass Hass Koom Yar Koom Sssss – dès que je me suis endormi, j’ai vu cet édifice qui semblait une tombe, avec son escalier qui descendait dans le noir. Il était avec moi, il m’a dit que c’était les soixante-dix marches du sommeil léger, que doivent affronter tous ceux qui veulent arpenter les merveilleuses contrées du rêve, au lieu de se contenter des rêves insipides du commun des mortels. Il m’a expliqué qu’en bas de ces degrés, je serai, seule, dans un temple où deux prêtres me scruteront l’âme pour savoir si je suis digne d’entrer dans ce monde merveilleux, et qu’il me retrouverait à la sortie… En effet, j’étais seule dans le temple, mais je l’ai retrouvé à la sortie, nous avons descendu ensemble les 700 marches de l’escalier du sommeil profond… Et là, que de merveilles ! Le Bois enchanté, Ulthar et ses chats, Thran aux palais d’albâtre… Une vie ne suffirait pas pour les décrire !
01 Juin
Je continue à ne passer que peu de temps aux terres de l’éveil – Faire l’amour est bon, mais ne dure guère assez longtemps pour rassasier l’âme, et que les splendeurs des terres du rêves sont attirantes ! Heureusement, nous pouvons y voyager plusieurs semaines, avant de redescendre ici-bas nous sustenter, nous ébattre, et repartir aussitôt… Et, pendant que nous vivons ainsi des semaines merveilleuses, une seule nuit s’écoule ici-bas ! La journée, il doit malheureusement s’absenter pour gagner de quoi nous nourrir ; pour que je ne m’ennuie pas, il me donne un somnifère qui induit un sommeil sans rêve… Quand je me réveille, il est là, nous faisons l’amour, nous mangeons, et c’est reparti pour le voyage ! Qui contera les splendeurs de Celephaïs la merveilleuse, et de Serranian, la cité des nuages ?
Et, plus merveilleux encore, j’ai pu m’entretenir avec le roi Kuranès qui y règne, il m’a expliqué que je n’avais plus à craindre la mort, car quand mon corps terrestre mourrait, je pourrais, si je le souhaite, continuer à vivre dans les cités du rêve, et que, comme à Céléphaïs nul ne vieillit ni ne meurt, je pourrais y vivre éternellement…
15 juillet
Enfin, mon Erwan est en vacances, pour un mois ! Il a fait des provisions, nous pourrons vivre tout ce mois ensemble, sans sortir de notre chambrette sans fenêtre, ne nous réveillant que pour manger et faire l’amour, puis repartant aussitôt dans les merveilleuses contrées du rêve !
Sinon, il m’est arrivé une aventure étonnante : Dans une taverne de la sombre Dylath-Leen, j’ai rencontré une rêveuse de Brest, Julie le Bihan ! Je l'avais déjà vue à Céléphaïs, mais sans m'être rendue compte qu'elle venait, comme nous, du monde de l'éveil… Une fille très gentille, elle m’a promis de venir nous rendre visite ici-bas, un de ces jours…
31 juillet
Nous avons fait une folie, nous avons été visiter l’ignoble plateau de Leng où l’on dit que nul être censé ne se rend… Depuis, mon Erwan des rêves a changé, est-ce toujours lui ? Une étrange lumière le nimbe, et nous faisons l’amour follement, alors que jusqu’à présent nous avons toujours attendu nos réveils pour faire l’amour… C’est merveilleux, mais quelque part, je me demande, est-ce bien lui ? Je suis inquiète, pendant ce temps son corps terrestre est malade, il ne réagit plus qu’à peine quand il me voit…
01 août
À Dylath Leen, mon Erwan des rêves m’a dit que, s’il arrivait quoique ce soit à son corps terrestre, il s’établirait à jamais au pays de Xura, qui semble si merveilleux quand on le longe par la mer, en route vers la resplendissante Sona-Nyl, le pays de l’imagination, où il n’y a ni temps, ni espace, ni souffrance, ni mort… Pourtant, de sombres superstitions s’attachent au pays de Xura, et nul vaisseau n’accepte d’y faire relâche, si ce n’est ces ignobles galions verts qui semblent des vaisseaux fantômes… Mais il m’a dit de ne pas prêter attention à ces racontars de marins superstitieux ! Puis, je l’ai perdu… Était-il si impatient de découvrir Xura qu’il ne m’a pas attendu ? Cette nuit, il y a une semaine, j’ai vu l’un de ces galions verts…
02 août
Ce matin, en me réveillant, j’ai trouvé Erwan, mort, à côté de moi… Il s’est certainement réfugié en Xura ! Ce soir, je m’endormirai pour la dernière fois sur cette terre, et, pendant que je laisserai ma triste dépouille mourir – Il m’a expliqué quelle quantité de son herbe prendre pour arriver à ce résultat : Un brin pour une nuit, vingt brins pour dix jours et dix nuits, et comme aucun corps ne peut survivre dix jours et dix nuits sans boire, on est assuré de rester à jamais au pays des rêves… – Je m’établirai à jamais en Xura. Si quelqu’un que j’ai connu auparavant tombe en possession de ce journal, qu’il ne pleure surtout pas, je serai en paradis !
Complainte
Triste est ma ville au lourd manteau de brume,
Pesants les coups qu’assène le destin ;
Nous avons fui pour ne servir d’enclume
Quand Père boit, du soir jusqu’au matin.
Mon refuge est le rêve !
Un soir, hélas, sa bave était d’écume,
Il frappait dans un brouillard indistinct ;
Un frère est mort, un autre nous assume
Tant bien que mal, mais son rire est éteint…
Mais moi, je ris en rêve !
Vint le cancer cueillir le benjamin
- Car le malheur, quand il frappe, s’acharne
Et nous tient tous dans le creux de sa main -
Mais subsiste le rêve !
Ma sœur s’enfuit pour faire la putain,
La drogue a fait d’elle une vieille carne…
Avec Erwan, j’ai trouvé mon destin,
Je vivrai dans le rêve !
Alors, recluse à l’abri du soleil
J’arpenterai les terres oniriques,
Contemplerai leurs palais de vermeil,
M’abreuverai de leurs vignes magiques…
C’est un merveilleux rêve !
De Kuranès je suivrai le conseil,
Je vivrai dans ses royaumes féeriques
Où nul ne meurt… La terre du réveil
Ne me donna que des pleurs pathétiques !
Je préfère le rêve !
Je fuirai Leng, hideux plateau maudit ;
A-t-il laissé ses traces maléfiques
Sur mon Erwan, mon merveilleux bandit ?
Dangereux fut ce rêve !
Meure mon corps, c’est un fardeau trop lourd !
C'est de Xura, que craignent les rustiques,
Qu’Erwan m’appelle… Alors mon âme y court !
Seul subsiste le rêve !
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Investigations Brestoises
Atterrés par cette lecture, nous voulons en savoir plus sur Erwan… Nous nous rendons à la Police, après avoir lu le journal et pris les brins d'herbe (nous en avons gardé un par devers nous), ils acceptent de nous accompagner chez lui, dès fois que, en tant que frère et meilleur ami d'Alwena, des choses attireraient notre attention, qu'ils n'auraient pas vues…
Entre-temps, ils nous disent ce qu'ils savent : Erwan est un solitaire, inconnu des services de police ; il n'a pas d'amis en dehors de son travail, pas de famille sur Brest ; comme il est en congés depuis le 15 juillet, personne ne s'est inquiété de ne pas avoir de nouvelles ; sans cette visite providentielle de Julie Le Bihan, ils n'auraient surement pas retrouvé Alwena à temps ! Julie, s'inquiétant de ne pas recevoir de réponse, a forcé la porte… Heureusement !
Sur ce, nous arrivons à la maison - Une petite maison, toute simple, comme Brest en comporte tant ; pratiquement pas de décoration, ni de livres… Si ce n'est, détail étrange, quelques livres dans une langue asiatique, que nous ne connaissons pas - Ce ne sont pas des caractères chinois, mais un alphabet bizarre. Bengali ? Thaïlandais ? Aucun de nous ne saurait le dire !
La cave était aménagée, aussi spartiate qu'Alwena l'avait décrite dans son journal ; Visiblement, elle y menait une vie de recluse volontaire, la porte n'était pas fermée à clef, on ne peut donc pas parler de séquestration…
Sur ce, nous finissons par rentrer chacun chez nous, et je fais une recherche Internet sur les différents noms cités dans le journal d'Alwena : Thran, Serranian, Kuranès, Xura… Je suis éberlué d'apprendre que tous ces noms sont issus de deux nouvelles d'un auteur américain dont je n'avais jamais entendu parler - Pas plus qu'Alwena, j'en mettrais ma main à couper - Howard Philips Lovecraft. Est-ce Erwan qui le lui aurait fait lire ? Pourtant, à part ces mystérieux livres dans cette langue inconnue, il n'y avait aucun autre livre, chez lui !
Très troublé, je fonce acheter ces deux nouvelles mais, épuisé de fatigue et d'émotion, je me couche avant d'avoir eu le temps de les lire. Ce sera pour demain…



