Kristen LouarnPeut être est-il temps que je prenne un peu de temps pour me reposer ? Peut être est-il temps que je fasse autre chose que ce la société me dicte ce que je dois faire ? J'avoue être un peu perdu. Je me serais volontiers laissé sombrer dans quelques lectures. Me laisser aller à dormir.
Il y a trois mois, c'est subitement arrivé sans crier gare. J'étais désemparé lorsque mes employeurs m'ont annoncé que je n'avais pas été titularisé, pire, que mon contrat n'avait pas été reconduit. Je suis bien peu de choses dans la société actuelle, et je ne suis pas vraiment l'exemple même d'un homme idéal, loin de là. Pour cela, il faut revenir un peu encore dans le temps. La vie est une aventure, à chaque jour il y a un piège que l'on vous tend.
KristenJe suis né deuxième d'une fratrie de six enfants. Nous ne choisissons pas notre famille. Mes parents m'ont appris à ne surtout pas compter sur eux. Les vapeurs d'alcool étant l'atmosphère courante, pour éviter de nous couvrir d'ecchymoses, fuyons nous réfugier dans les caves. Les nuits de mon enfance étaient constellées de cauchemars.
Je ne suis pas réellement un battant, mais mes parents m'ont violemment poussé à voler rapidement de mes propres ailes. Mon père est pour ainsi dire handicapé et ma mère fait du ménage chez les particuliers. Grâce à leurs maigres revenus ils ont enfanté six enfants. Ce dernier point semble vous intriguer ? Effectivement, nous sommes les rejetons de nos parents. Ils ont bien été engraissés par l'état et nous avons été éduqués par la vie.
Dès que j'ai pu, j'ai choisi de m'émanciper et de prendre la fratrie avec moi. Bien entendu la justice mit du temps à prendre sa décision, ce qui eut des conséquences désastreuses.
Yannick
J'étais le deuxième des enfants, mais que le premier n'a pas survécu à son adolescence, il avait été tel Atlas, protégeant nous autres des foudres célestes. Mon père avait du mal à se déplacer dans son fauteuil, ses mains étaient lestes. J'étais encore jeune lorsque mon frère trouva la mort, agonisant entre les poubelles et noyé dans son propre sang. C'était le résultat de la colère divine.
Erwan
Les lois ne retiennent aucun coup contre un jeune enfant. Parce qu'elle est aveugle et parce qu'elle tient une balance dans une main et une épée dans l'autre, d'une certaine façon la justice est manchot. C'est l'hôpital qui a accéléré les choses. Un enfant qui est un peu jeune pour le connaître et encore trop pour y mourir après un coma de deux ans. J'ai donc pris le relais, nous nous sommes promis de cesser de rêver. Malheureusement, les rêves sont l'espoir et l'essence de l'existence. Les nôtres étaient des cauchemars.
J'ai suivi des études que j'ai payé à la sueur de mon sang, cumulant deux à trois emplois en même temps. Pour monter dans les échelons je n'y ai pas été de main morte, je me suis montré plutôt arriviste et opportuniste. Parfois j'ai créé même des opportunités, sans état d'âme. Je pourrais me justifier et dire qu'il s'agissait de nourrir ma propre famille, mais il n'en est rien. La société actuelle déshumanise celui qui s'y abreuve, et dévore celui qui s'y noie.
Emeric
Dès que j'ai pu j'ai changé de nom pour tout effacer. J'ai ensuite trimé comme j'ai pu pour nous faire vivre. Vous pourriez dire que je reviens de loin ? Ce n'est pas le cas, la vie est un enfer. J'ai terminé mes études d'ingénieur j'avais vingt ans. Je ne suis pas une lumière, j'ai juste beaucoup de volonté et j'ai beaucoup travaillé. A vingt et un, j'ai appris que mon petit frère avait une maladie orpheline et trop rare pour être soignée. Je suis resté à ses côtés, je l'ai choyé jusqu'à sa mort, trois ans plus tard.
Azilis
Je suis nul en relations sociales, sans doute parce que la vie ne nous enseigne que par des coups retors et de l'acharnement purement et simplement. Perdue et chagrinée, la plus grande de mes sœurs a sombré dans la drogue. Après une violente dispute elle est partie, certainement avec son dealer. J'espère qu'elle ne se prostitue pas pour son abruti. Elle ne veut plus de moi et j'ai envie de lâcher du lest. Je protège donc ma dernière petite sœur.
Alwenna
Ma petite sœur ne s'investissait que peu dans ses études. Elle a toujours été rêveuse, très étourdie. J'avais essayé de limiter ses fréquentations mais ce fût encore un échec. Alors je me suis tenu en retrait, peut être trop.
Je vagabondais dans le milieu du travail, puis j'ai rencontré quelqu'un. Elle m'a trouvé à son goût. Nous nous sommes mariés. Nous avons essayé d'avoir des enfants. Après plusieurs fausses couches, nous avons appris que le ventre de ma femme ne permettait pas que le fœtus puisse s'y loger. L'atmosphère dans le couple s'envenima il y a trois mois, quand ma petite sœur disparut. Comme je l'ai dit au début, ma femme demanda le divorce et je perdis mon travail à trois jours d'intervalle.
J'ai tenté de nombreuses choses pour retrouver ma sœur, mais en vain. La seule chose très étrange que j'ai découverte était un livre dans sa chambre. Un livre qui ouvrait sur le pays des merveilles, celui des songes. J'ai commencé à le lire. Et je me suis remis à rêver...
Chute libre
Au milieu des névés, j'étais en train de construire une immense nef. Le ciel était rempli d'étoiles qui semblaient s'éteindre peu à peu. Des animaux à visage humain, montaient à bord par milliards. Tel un ange, Yannick souriait tristement. À mesure que les animaux arrivaient, les larmes touchaient chaque couple d'animaux, les frappant de mauvais augure, à l'instar d'un linceul. La pluie tombait, battante, les derniers animaux furent emportés fracassés contre les roches dénudées de la montagne. La nef s'éleva et finit par s'élever bien au-delà de toute terre. Nous étions enfin seuls. Mais la tempête continuait à battre son plein et bientôt les charpentes furent mises à l'épreuve, tant et si bien que le navire se rompit et sombra dans les flots. Je demeurais seul au milieu de cet océan froid et glacé. Mes chairs et mes os souffrirent des lames d'eau pendant des jours et des nuits durant. Je me retrouvais au milieu de nulle part et je pris assise sur quelques planches, vestiges de quelques structures.
Combien de fois ai-je fais ce cauchemar ? Je ne compte plus. J'ai fini à l'hôpital dans le service des dépressifs. Je passais mon temps à essayer de dormir, de me reposer. Et quand mes paupières se fermaient c'était pour revivre ce cauchemar. Grâce à l'aide d'un psychiatre, je ne parvenais pas à effacer ce cauchemar, toutefois j'entrevis la suite.
Renaissance
À demi-conscient, mon voyage s'achevait sur une sorte d'île. J'étais quelque part dans un lieu qui me semblait familier. La grève était un sable gris avec des petites pierres anguleuses, surplombée de deux lunes dans un ciel ocre. J'étais tout de mon long sur ce sol. Les rires faisaient écho dans mon cœur, prêt à rompre, je les reconnaissais ; c’étaient ceux de ma petite sœur. Je me relevais frénétiquement, et je commençai à la chercher. De vielles ruines séculaires faisaient le décor. Leur démesure me laissait l'impression d'être semblable à une fourmi face à nos constructions antiques. Des écrits qui me rappelaient des hiéroglyphes égyptiens, avec une nuance ; les divinités semblaient tentaculaires et terrifiantes. J'avançais encore et toujours tel un pantin désarticulé ; un homme épuisé et brisé.
Finalement je sortis de l'hôpital et je me suis mis à suivre une psychanalyse. Entre temps je parvins à trouver un petit travail auprès d'un évêque qui souhaitait rénover une petite église monastique. J'avais une impression de déjà vu. Mes rêves reprirent.
La quêteJ'étais parvenu sur des hauteurs. D'étranges constructions constellaient le plateau, lesquelles tennaient encore debout, plus que les ruines que j'avais croisé jusque à présent. Les motifs et les inscriptions semblaient entretenus, mon témoignage à leur égard demeurait plus soutenu et plus vif ; l'effroi m'accompagnait. Je me gardais de laisser dans mon sillage quelques traces de ma présence. Je fus alors saisi, je sentis quelqu'un. Elle se tenait là. Je voyais sa silhouette, mais je ne parvenais pas à distinguer ses traits. Je savais que c'était elle. J'avais une étrange sensation, la terreur s'emparait de moi, je percevais des tentacules en lieu et place de son épaisse chevelure. Au loin des créatures humanoïdes, qui étaient loin d’être des hommes, scandaient des choses qui alourdissaient l'ambiance. Je ne tenais pas à savoir ce que cela disait, mais il semblait que j'en comprenais le sens. Une main m'agrippa la cheville.
Je me réveillai en sursaut et en sueurs. Le temps passa et la suite de mon rêve reprit après quelques temps.
RévélationsElle avait disparu comme enlevée par ces fameux nuages qui barraient le ciel, composés d'autant d’étranges créatures ailées insectoïdes. L'étau qui enserrait le pied appartenait à un homme blessé. Il me parla sans que sa bouche ne s'ouvre. Il m'ouvrit ses pensées et me montra un hôpital dans mon monde. C’est là que je pourrais la rencontrer sans être épié comme ici. Il mit sa main sur mon front. Je la sentis.
Je m'éveillais avec le sentiment que tout cela était réel. Je voulu en avoir le cœur net, même si avec le recul du réveil tout cela me paraissait fou. Demain j'irai la trouver, si cet homme existe et s'il m'a dit la vérité.
Cris de KristenMort et malheur de tout temps m’environnent
Car sous les coups périt mon frère aîné ;
Drogue et cancer dedans nos murs moissonnent ;
Si tu meurs, sœur, pourquoi donc suis-je né ?
Qu’est-ce que rire ? À qui fut donc donné
Ce beau cadeau ? Jamais ici ne sonnent
Ces sons joyeux ! Pourquoi ? Suis-je damné ?
Mort et malheur de tout temps m’environnent.
Devant Papa qui d’alcool déraisonne,
Depuis petit j’ai toujours frissonné ;
J’avais raison, et point je ne pardonne,
Car sous les coups périt mon frère aîné.
La maladie a fauché mon puîné ;
Les mots doux du dealer d’amour résonnent ;
Azilis, c’est un mac qui t’est donné !
Drogue et cancer dedans nos murs moissonnent.
Dans ton sommeil, les cloches carillonnent
Dans un pays de joie illuminé ;
Et tu nous fuis, tes forces t’abandonnent…
Si tu meurs, sœur, pourquoi donc suis-je né ?
Est-ce l’Eden ? Car, j’en suis étonné,
Des signes noirs en mon songe bourdonnent ;
Tu crois revivre ; hélas, halluciné,
Je vois que là, voraces, nous espionnent
Mort et malheur.